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L’immigration à la Française

27 février 2019

Cela faisait plusieurs mois que je voulais écrire sur ce sujet. J’ai mis du temps à m’y mettre, parce que parler de l’immigration, c’est compliqué, ça oblige à se poser des questions, mais aussi à révéler une partie de soi-même.

Très bientôt, je vais passer l’entretien sacré pour obtenir la précieuse Carte verte. Je serai donc officiellement une immigrée aux Etats-Unis. Certains Français habitant en France haussent les sourcils quand je dis que je suis immigrée. Puis ils acquiescent. Evidemment, dans l’imaginaire commun, l’immigré est celui qui vient illégalement, celui dont on ne veut pas. J’ai longtemps hésité avec le mot expatrié. Mais l’expatrié a été envoyé par son entreprise pour travailler à l’étranger. Or, personne ne m’a proposé un travail. J’y suis allée de plein gré.

De la solitude à la communauté

Mes premières années, je les ai passées dans une ville universitaire, à Ann Arbor, dans le Michigan. L’expérience a été inouïe et j’ai adoré y vivre. Malgré tout, le sentiment de solitude y a été le plus intense. Au sein de nombreux groupes de Français sur Facebook, mes compatriotes parlent de cela. Le fait de se sentir seul, mais de ne pas pouvoir en parler avec leur entourage, car à la fin, c’est « notre choix » d’être loin. Dans la communauté française à l’étranger, c’est comme si on avait tous intégré ce concept : puisque tu as choisi de partir, tu ne peux pas t’en plaindre. Alors on en parle ensemble sur ce qui est devenu des groupes de soutien. Quand nos proches tombent malades, quand nos parents et nos grands-parents vieillissent, la distance nous crève le coeur.

La culpabilité fait partie de tous les bagages du voyageur. Parfois, c’est parce que la famille nous culpabilise de partir, parfois ce sont les ami.e.s. Et si ce sont pas nos proches, notre conscience est là pour nous culpabiliser à souhait. On se reproche de rater des moments de vie, de « ne pas être là ». C’est dur, mais encore une fois, on ne le partage pas, puisque c’est « notre choix », c’est « notre faute » d’être si loin.

Lors de mon déménagement à Détroit, j’ai rencontré un groupe de Français et de francophones. Trois d’entre eux sont devenus des amis à vie. Pour la première fois, à l’étranger, après des années d’errance amicale, j’ai enfin retrouvé un sentiment d’appartenance et de liens profonds. Parce qu’ils étaient Français, ou Libanais francophone, nous partagions bien plus qu’une langue, nous avons une culture et une histoire commune, notamment parce que nous avions plus ou moins le même âge et les mêmes valeurs sociales et politiques.

En France, combien de fois ai-je entendu, en parlant des « Arabes »: « Pourquoi ils restent entre eux? », « Ils parlent arabe alors qu’ils habitent en France depuis des dizaines d’années« . Et à moi de rappeler que, nous, Français, sommes les champions du communautarisme à l’étranger. Quand je parle avec mes ami.e.s français.e.s, alors la solitude n’existe plus, car on partage les mêmes expériences, les mêmes tourments, les mêmes joies.

Du déchirement à l’acceptation

Un de mes collègues sénégalais, marié à une Française, se moque gentiment de moi à chaque fois que je lui dis que je retourne en France pour les vacances. « Ah vous les Français, vous avez besoin de passer deux mois en France, ce n’est pas possible de vivre sans ». Et il a raison. Malgré les écarts des mentalités entre les Français qui vivent à l’étranger et les Français, aucun de nous n’arrive à rester plusieurs années loin de la famille et de nos belles régions.

Tous les six mois, parfois moins, je reviens pour voir mes ami.e.s et ma famille. Longtemps, j’ai eu l’impression d’être un ovni. « Choisi un pays », m’a-t-on dit une fois, comme si je ne pouvais pas vivre deux à trois mois par an en France, et le reste à Washington D.C.. Non, je refuse de choisir. J’aime les deux pays, et maintenant que j’accepte le fait de ne plus avoir ma résidence principale en France, j’accepte aussi le fait d’être en manque de ma mère patrie, et je revendique le fait de choisir les deux.

Je m’oriente même vers quelque chose de plus « fou »: travailler aux Etats-Unis et en France. C’est là que d’être à Washington m’aide à accepter mon « style » de vie. Entourée de Français travaillant pour des entreprises internationales et des institutions mondiales, je n’ai jamais le sentiment d’être un alien quand je voyage trois à quatre fois en France. Pour nous, c’est la routine. « Quand est-ce que tu retournes en France? », fait partie de toutes les conversations.

« Tu es vraiment devenue Américaine! »

Quand on est à l’étranger, on essaie de rester « Français« . Pas par volonté, mais comme un « devoir » de prouver, montrer, assurer que l’on est toujours Français malgré le fait que nous habitons à l’étranger.

Il y a beaucoup de choses que j’aime aux Etats-Unis. Les valeurs sociales portées par les progressistes, notamment sur les questions religieuses, LGBTQ et féministes, me parlent. Et je ne suis pas seule à adhérer à ces principes, contrairement à mes passages en France. Je me reconnais chez les sociaux-libéraux comme Obama, alors que la politique française me semble tellement loin de mes idéaux. Est-ce que cela fait de moi une « moins » Française?

Ce concept, que l’on devient une autre nationalité parce que l’on change de mentalité, parce que l’on est marié à un étranger, que l’on habite dans son pays, me paraît complètement désuète. Que va-t-on dire à mes enfants franco-américains, ou américano-français? Qu’ils ne sont pas Français parce qu’ils ont un père américain et vivent aux Etats-Unis? Ou alors, si nous habitons en France, jugerons-nous qu’ils sont « assez Français » parce qu’ils auront fait leur éducation en France et qu’ils pensent comme les Français?

Alors qu’aux Etats-Unis, du moment que l’on se considère Américain, alors on est Américain, sans équivoque. Aux Etats-Unis, on ne dirait jamais à une Américaine vivant en France et mariée à un Français : « alors, tu es bien devenue Française hein! ». Alors qu’en France, il faut prouver sa valeur, être « bien Français », sous-entendu qu’il faut habiter en France, ne pas valoriser ses origines, et surtout, ne pas s’éloigner de la mentalité française.

Rester Française, pour moi, c’est écouter le 7-9 de France Inter tous les matins pendant mon 7-9 à l’heure américaine. C’est de boire un verre de vin français dans un bar tenu par une Française. C’est de lire des livres en français, de regarder des films, de me rattacher à la culture de l’Hexagone. C’est un travail quotidien, tout comme le fait de garder un contact en continu avec ma famille et mes ami.e.s, bien facilité par les réseaux sociaux, WhatsApp et Amazon.fr. Et très bientôt par Facebook Portal.

Vivre l’étranger, être immigré, quand ça l’est par choix, c’est un voyage fabuleux, pas seulement au sens littéral du terme, mais une introspection dans notre être, dans nos envies, dans nos souffrances aussi. On peut partir très loin, et avoir parfois du mal à revenir. Ma famille et mes amis, en France, sont mes racines profondes de mon identité française.

Pour en savoir plus sur l’auteure de l’article, direction « A propos »

J’ai mis une majuscule à « Française », car je parle de moi, une Française, reprenant l’expression « à la ». Ce n’est pas une faute (je connais que trop bien les Français, qui avant même de réagir sur le fonds du texte, vont s’attacher sur la forme).


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1 Comment

  • Reply Nastasia 2 mars 2019 at 23 h 36 min

    J’ai eu de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux qui m’ont vraiment touchées. Voici quelques extraits du groupe facebook des Français en Amérique du Nord :

    Martine Edier : « Je me suis beaucoup retrouvée dans ton discours. J’aime beaucoup les USA ou je vis depuis 17 ans maintenant (en Virginie du nord) mais je reste très attachée à la France. Mes deux enfants, 21 et 18 ans, élevés ici, se sentent aussi très français même s’ils n’y ont jamais vécu. Nous allons en France tous les étés et FaceTime/WhatsApp permettent de garder des contacts très étroits. J’éprouve toujours de la culpabilité par rapport à mes amis et famille restés en France et me plie en quatre pour eux quand je suis en France (pour compenser mon éloignement?). Bref, excellent article! »

    Marie Brilleaud « Très beau! Je me reconnais bien dans tout ce que tu décris. ❤️ »

    Fabienne Mistry Camus : « Merci pour cette explication personnelle et pourtant partagée par tant d’autres français!
    Je suis moi-même mariée à un anglais d’origine indienne. Nous vivons aux US avec nos 2 enfants nés dans le Minnesota. Ma belle-famille habite en Angleterre, 2ème génération d’immigrés. A chaque voyage en Europe (avec arrêts obligatoires en Angleterre et en France pour visiter chaque côté de la famille) je me sens plus distante du côté français alors que le côté anglais/indien n’a pas cette attitude « tu n’es plus française » que vous décrivez si bien. Mon opinion est que la famille en France a du mal à comprendre qu’en voyageant, en habitant dans un pays différent de ses origines, etc…. on apprend à adopter des concepts que l’on apprécie de chaque culture, pays, etc… et d’en faire un style de vie. On n’oublie pas ses origines : on s’adapte et on devient multiculturel à son mieux. »

    Amaya Brondel : « Au risque de répéter ce qui a déjà été dit, je pense que c’est un très bel article. Personnellement je pense que dans les yeux de beaucoup, les « immigrés » comme nous ne sont chez eux nulle part. On peut justement être très rattaché à son pays d’origine de par la culture, la famille et les amis et en même temps avoir évolué grâce au pays d’accueil. Mais finalement on reste tout de même également un(e) étranger(ère) dans le pays d’accueil. »

    Virginie Jarret : « Magnifique sentiment, exactement comme cela que je vois les choses aussi.
    Nous allons bientôt rentrer vivre en Suisse. Nous sommes français mais nous avons du mal avec le retour au source. Se rapprocher nous permettra de se remettre dans “le rang français “ mais en travaillant en Suisse. J’adoré “ami.e.s”
    Merci pour cet article, je l’ai partagé pour que mon entourage comprenne ce qu’on vit quand on traverse les océans. C’est une incroyable aventure! »

    Laurent Chardin-Rischmann : « Tres bel article! Je suis aux US depuis 14 ans et papa de 3 enfants. Les américains et mes amis français ici me trouvent super français (j’ai toujours un bel accent) alors que les français de France me disent que je me suis américanisé… mais en fait, je pense qu’ils sont parfois jaloux, parfois persuadé que je suis tombé dans les griffes du grand méchant loup. Quoiqu’il en soit nos deux pays sont si différents que j’ai l’impression d’avoir deux vies, et j’adore ça! Bises »

    Merci à tous d’avoir partagé votre sentiment avec moi, ça me va droit au coeur!

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